"Pour gagner sans gagner,
il faut trouver le point d’équilibre
entre l’hostilité et l’empathie…"
"Le stade ultime de la pratique
est d’atteindre l’espace du non-agir…"
Ceci n’est pas un sabre
C’est une antenne. Pour capter quoi ? L’esprit du Budo, qui a perduré
après que le sabre, dépassé comme arme de guerre, s’est métamorphosé
en instrument de vie > par Léon Mercadet (magazine Clés - février/mars 2011)
Dans « La Pierre et le Sabre », récit romancé de la vie du samourai Miyamoto Musashi (J’ai Lu, 2000),
l’écrivain Eiji Yoshikawa décrit un duel qui eut lieu à Kyoto en 1605, par une nuit d’hiver, dans la cour d’un temple :
« Les deux combattants étaient silencieux, immobiles, leurs sabres suspendus en l’air, la pointe visant la pointe,
séparés par une distance de trois mètres. La neige accumulée sur le front de Denshichiro lui tomba sur les cils (…).
Musashi tenait son sabre à hauteur de l’œil lui aussi, les coudes détendus et souples. Les bras de Denshichiro,
dans cette posture, étaient tendus, raides, et son sabre, mal assuré. Celui de Musashi ne bougeait pas ;
la neige commença de s’amonceler sur sa fine tranche supérieure (…). Lui-même n’existait plus en tant
que personne distincte. Il avait oublié sa volonté de vaincre. Il voyait la blancheur de la neige tomber entre lui
et l’autre homme, et l’esprit de la neige était aussi léger que le sien. L’espace paraissait maintenant une extension
de son propre corps. Il était devenu l’univers, ou l’univers était devenu lui. Il était là sans être là . »
Les lignes qui suivent sont brutales. Un homme meurt, taillé en deux d’un seul coup. Musashi l’emporte, mais il n’a
pu vaincre, laisse entendre l’écrivain, que parce qu’il a atteint l’esprit du non-agir, la fusion avec le monde, le vide.
Son adversaire utilise son sabre comme une arme. Musashi se sert du sien comme un medium. Une antenne
en prise avec la nature, avec l’énergie vitale qui palpite partout en soi et hors de soi. Quatre siècles après ce duel,
pour les pratiquants de sabre d’aujourd’hui, cette distinction est essentielle. En 2010, l’enjeu n’est plus de sauver
sa peau en éventrant quelqu’un, mais approfondir une voie spirituelle : la fusion avec ce qui nous entoure
à cet instant précis, dans ce combat présent, et comment ? Par l’oubli de l’ego, la leçon est là.
C’était déjà vrai à l’époque des samourais. A cause des arquebuses. Dans « La Geste des Sanada »,
le romancier Yasashi Inoue (disparu en 2010) raconte la bataille qui fut le point de non-retour dans l’histoire du Japon
et de ses guerres civiles : Nagashino, que le réalisateur japonais Akira Kurosawa a reconstituée dans
« Kagemusha, l’ombre du guerrier » (2002). A Nagashino, en 1572, l’armée du clan Takeda, cavaliers, lanciers
et samourais rompus à l’art du sabre, affutés par des siècles de traditions martiales, se mesura à celle d’un rival
qui avait recruté des paysans et leur avait appris à manier l’arquebuse. Pour la première fois au Japon,
les armes à feu, importées par les marins portugais, servaient dans une bataille majeure. Mauvais jour
pour les sabreurs et les cavaliers, dont les corps fauchés par les salves jonchaient au soir de la mêlée les fossés
et les haies. Nagashino se compare à Azincourt, quand les arcs anglais couchèrent dans la boue les chevaliers
à fleur de lys, sans peur mais archaïques.
Face au sabre, l’arquebuse est une bombe atomique, un triomphe absurde : s’il faut cinq années pour entraîner
un samourai passable, il suffit de trois semaines pour former un arquebusier. Dans « Les Sept Samourai » (1954),
Kurosawa s’inspirait déjà de ce drame qui parut dénué de sens aux vaincus de Nagashino. Le meilleur des sept,
celui qu’on voit partir à l’aube dans les sous-bois trempés où il répète, pour la dix-millième fois, le geste de dégainer,
est celui qui roule au sol à la fin de la bataille, tiré comme un lapin par un adversaire qu’il n’a même pas vu.
Déjà mort, il lance son sabre inutile. Dernier défi, il pointe vers l’avant, vers la vie.
On pourrait penser que les samourais, gens réalistes, vivant de victoires, allaient délaisser leurs lames
et la tradition du « Budo » (les arts martiaux) pour s’entraîner au tir. En Europe, le modèle Durandal, la lourde
épée fendeuse à deux tranchants, a disparu depuis longtemps. Rien de tel au Japon : les samourais persévèrent
dans le tao du sabre. Leur XVIIe siècle voit des écoles de haute lignée, Shinkage-ryu, Itto-ryu… Si les samourais
s’obstinent, c’est qu’ils cherchent autre chose que la simple efficacité militaire.
Dans cette quête, ils comptent des alliés : les forgerons, pour qui l’arme sera d’autant plus efficace qu’elle est belle.
Une ancienne légende rapporte les illuminatons d’Amakuni, le premier forgeron dont le nom soit resté. Il vivait vers l’an 700.
Honteux d’avoir fourni aux soldats de l’empereur des armes qui avaient cassé pendant la bataille, il pria les dieux pendant
sept jours et sept nuits, sélectionna le meilleur minerai, l’eau la plus pure et usina un sabre à lame courbe. C’était une
révolution qui provoqua la stupeur de ses collègues : jusqu’ici, les sabres, imités du modèle chinois, étaient droits.
Les pratiquants modernes privilégient l’élégance, la beauté, la dynamique, l’esprit qui irradie du métal
et que l’on perçoit, quand on tient l’engin à bout de bras (1,3kg, c’est lourd), physiquement comme une densité,
spirituellement comme une longueur d’onde. Où se tient le centre de gravité, le point d’équilibre ?
Comment la courbure de la lame aide-t-elle le regard à rejoindre l’infini ? Leçon éternelle, puisqu’aujourd’hui
chacun lutte : dans le business, contre une entité apatride ou contre un rival au sein de l’entreprise. Si on est prof,
contre une classe hostile dans un quartier déclassé. Dans la vie, contre l’administration et son incarnation anonyme
derrière le guichet. Dans le couple, quand il y en engueulade. Contre l’ado, qui s’affirme…
Pour gagner sans gagner, il faut trouver le point d’équilibre entre hostilité et empathie. Voir au-delà de l’immédiat,
broyer l’ego et se demander que faire pour avancer.
Il s’est écrit beaucoup de livres sur le sabre japonais, mais les mots ne remplacent pas l’expérience :
cet objet est lourd et dangereux. L’épuisement vient vite. Pourtant, il faut se concentrer jusqu’au bout,
car le geste le plus difficile vient à la fin. Quand il s’agit de rengainer. Précision maximale exigée.
L’auteur l’a appris à ses dépens : une estafilade sur l’index, le sang qui coule. Un milimètre de plus,
les tendons sautaient. Un sabre est une antenne, mais une antenne qui coupe.
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